La gauche doit aussi renouveler sa politique culturelle

 

Puisque l'organisation des débats télévisés ne nous a pas permis de parler de politique culturelle, quelques mots sur un sujet à mon sens essentiel.

Essentiel d'abord parce que le soutien public à la culture est constitutif d'un projet authentiquement républicain : nous sommes tous égaux devant une œuvre, capables de ressentir la même émotion, quelles que soient notre origine et nos croyances, tout comme nous partageons tous en république le même statut : celui de citoyen.

Mais la culture est essentielle également parce que l'accès de toutes et tous à la culture est un combat profondément de gauche.

 

La nécessité de maîtrise budgétaire, des choix parfois étonnants dans les ministres qui se sont succédés à ce poste - trois en cinq ans !- une absence de vision claire et un éloignement avec les créateurs : le bilan culturel du quinquennat est, disons-le, décevant.

 

Je crois que le premier acte d'un président de gauche devrait être de nommer à la tête du ministère de la culture une personnalité qui aurait, comme c'était le cas de Jack Lang en 1981 (il avait créé le festival de Nancy) dirigé un festival ou un établissement de création et de diffusion culturelles en région : l'expérience de la programmation, du contact avec les créateurs et les artistes, mais aussi avec le public, de la mise en place de partenariats avec l'Etat, les collectivités, des entreprises... Tout cela serait bien utile. Et si je propose de confier cette tâche a une personnalité issue d'une structure œuvrant en région, c'est pour sortir la culture d'un entre-soi parisien dans laquelle, il faut bien le reconnaître, le politique consent trop souvent à la voir s'enfermer.

 

Mais le ministre n'est pas tout : il lui faut une feuille de route, porter la promesse d'une politique qui repose sur de grandes orientations connues de toutes et tous. Je crois que la France souffre - et la réflexion sur la politique culturelle souffre - d'une nostalgie paralysante : la nostalgie de Malraux. Son ombre tutélaire plane sur tous les discours, toutes les propositions.

Mais -sans rien enlever à la force de son action- il nous faut prendre en compte une réalité : depuis Malraux, la France a accompli une révolution dans son organisation politico-administrative. Une révolution inachevée, certes - et je propose d'ailleurs de la compléter- mais une révolution tout de même : c'est la décentralisation.

On ne peut plus piloter depuis Paris la création de maisons de la culture ou d’établissements, la politique culturelle de la France ! Cela doit nous amener à concevoir l'action culturelle de l'Etat de manière nouvelle. En tenant compte du dynamisme, de l'imagination, de la créativité de métropoles mais aussi de territoires de taille plus modeste qui ont su faire de la culture un moteur de leur développement, un facteur de vivre ensemble, un élément de leur attractivité : dans des domaines très divers, Lille3000, Estuaire à Nantes, Lyon, Rennes, Bordeaux, mais aussi Marciac, ou encore Aurillac, Clisson... la créativité culturelle est aussi là ! Et il me paraît vraiment indispensable de mieux faire coopérer les grands établissements culturels nationaux, y compris ceux présents en régions avec cet écosystème culturel local. Faisons confiance aux territoires, lions ambition et proximité : c'est le sens du vaste mouvement de décentralisation des établissements et organismes culturels que je propose dans mon projet.

 

Il y aurait tant d'autres choses à dire et à écrire, tant la culture représente d'enjeux économiques, sociaux, civiques...

 

Mais il est une chose que je me refuse à faire : c'est à aligner les millions le temps d'une élection au risque d'être contraint d'y renoncer ensuite, devant des impératifs imprévisibles. Je ne serai pas de ceux qui promettent ce qu’ils ne peuvent garantir. Tout doit être fait pour maintenir et développer l’effort budgétaire en faveur de la culture, mais je me refuse à émettre des annonces budgétaires qui sont par essence dépendantes de facteurs non maîtrisables : nul ne peut anticiper des urgences qui peuvent naître au cours d’un quinquennat. L'impératif de financement de la sécurité a bénéficié, dans la pratique, à tous les domaines, dont la culture : assurer la sécurité du pays, c’est aussi assurer la sécurité physique des créateurs – qui ont été les premières victimes des terroristes – ou celle des lieux de création – qui ont aussi payé un lourd tribu le 13 novembre. Si je prends la précaution d’écrire cela, c’est par refus de toute démagogie, et pour expliquer pourquoi je ne m'engage pas sur un taux de croissance du budget de la culture : ceux qui le font prennent à mon sens un risque inconsidéré – celui d’être contraints de ne pas tenir leur engagement.

 

Ces précautions étant posées, tout soutien public à la culture passe à mon sens par quatre facteurs essentiels : la garantie de liberté de création – qui passe par une plus grande transparence dans les nominations -, une rationalisation permanente de la gestion des grands organismes culturels, une mobilisation accrue des fonds publics pour soutenir la pratique artistique, et enfin une attention portée au lien entre soutien à la création et soutien à la diffusion.

 

Le soutien à la pratique artistique, et aux travailleurs de la culture ne dépendent pas que de la mobilisation de budgets du ministère de la culture : je propose – et ce n’est qu’un exemple - la création d’un fonds dédié à l’intervention d’artistes dans les établissements scolaires, dans le cadre de projets pédagogiques propres. Cela permettrait tout à la fois de multiplier les rencontres entre les œuvres et le jeune public, de constituer un appui aux initiatives pédagogiques innovantes et de permettre à des intermittents du spectacle de compléter leur temps de travail.

 

Et enfin – car il faut bien terminer, c’est loin de clore la question – il me semble qu’une question essentielle à traiter au cours du prochain mandat sera de veiller à une meilleure articulation entre l’aide à la création et l’attention à la diffusion des œuvres : de nombreux artistes, soutenus par des mécanismes divers dans leur œuvre créatrice, ont toutes les difficultés du monde à être produits dans les grands équipements culturels français. Or, le rôle de la puissance publique, c’est aussi – c’est peut-être aussi surtout – de favoriser la rencontre entre les œuvres et le public. Cela passe sans doute par une contractualisation avec les grands équipements culturels – notamment les musées d’art contemporain- afin de les rendre plus audacieux dans leur programmation de jeunes artistes français, et par une politique déterminée pour faire sortir la culture de ses murs : l’espace public est un lieu de diffusion trop souvent négligé.